09 septembre 2006

Entre les concombres et les waters

J’ai raconté des histoires à Kruszewo, 100 km à l’est de Varsovie, à la Fête du concombre. Le villages (50 âmes) est réputé pour ces… facile à deviner, concombres. Mais attention – concombres marinés !
Comme partout ailleurs on les garde dans les tonneaux en bois. A cette différence près qu’ici on plonge les tonneaux dans les étangs creusés près de la rivière Narew. Dans l’eau, coupés de l’air, les concombres acquièrent un goût – parait-il – exceptionnel.
Pour le goût, je suis d’accord. Ils sont plus sucrés, leur peau a la douceur des pétales.
Un seul inconvenient – pour les fabriquant. Lorsque la rivière déborde, elle emporte les tonneaux. Alors les habitants des villages situés à l’aval vont à la pêche aux concombres…

Je me pointe vers 11 heures. Les stands sont déjà en place. Partout la bouffe maison, que l’on ne trouve pas dans les magasins. Les saucisssons sombres, brillants comme cirés, carrés de fromage, fromage blanc à la louche. Spécialités régionales : tarte de pommes de terre rapées, boudin grillé, fourré aux pommes de terre rapées. Quantié invraissemblable des miels, de l’eau de vie et… la bière de miel ???

Je me place entre deux stands, d’un côté ça sent le concombre de l’autre le boudin. Dans ce sandwich je remplace la moutarde.

La moutarde sort son écriteau : „Je raconte des histoires, c’est gratuit. Je vais inventer une histoire spéciale pour toi.

Les premiers volontaires, Monsieur et Madame frisant la 60. L’air coquin, il choisit le mot „Nabuchonodosor”. Je m’exécute, et comment donc. Ensuite, il dit : - Et maintenant, c’est à mon tour. Ma fille avait alors environ 5 ans. En feuilletant mon livre, elle a montré une image et a demandé „Qui es-ce ?”. J’ai répondu : „Nabuchonodosor”. Et elle de me dire : „Exactement comme j’ai pensé”.
On rigole.

Une femme me donne le mot „maman”. Non la „mère” ce qui serait neutre mais la tendre maman. Le début n’est pas très alléchant : la dépendance excessive de la fille et la maladie mais enfin j’offre à la maman un second mari.
-Quel est ton prenom – me demande mon interlocutrice me serrant la main. – Irena. - Moi, c’est Elisabeth. Elle était formidable ton histoire, vraiment très belle.

De telles paroles font plaisir, bien sur. Ca me remonte la morale, me permet de supporter ces moments creux où personne ne veut de mes salades.

A Kruszewo, à 20 km de la ville de Bialystok, beaucoup de citadins. Ceux-là, on les distigue tout de suite. Habillés en lin, chaussures plates et ce quelque chose d’indéfinisable – Reserve ? Manière de parler un peu hautaine ? Ils se baladent comme à la chasse. Ici ils vont goûter au fromage, là tâter un concombre. Le panier se remplit de l’ail, de la charcuterie, des bocaux.

Enfin un local. Les ongles noirs, il chancèle. Pour moi un client en vaut un autre. Celui là se tient debout arrive à articuler.
Il choisit le mot „menage”. Je commence. – Qu’est-ce que ça vous rapporte ? – m’interrompt-il. – Rien, je le fais comme ça, pour le plaisir. Je recommence. Il m’interrompt de nouveau. – Silence !– je tonne.
Je lui concocte une histoire d’un mec viré par sa femme car il refusait de faire le ménage. Je termine par les oeufs brouillés, condition du pardon. – Et vous, vous savez faire les oeufs brouillés? - Pour sûr ! – il se frappe la poitrine. – Alors allez manger quelque chose ! – je le renvoie.

Dans quelques minutes il revient, se penche sur moi et met dans ma main deux pièces de monnaie : 10 zloty, équivalant de cinq chopes de bière. – Mes histoires sont gratuites – je lui montre l’écriteau. – Non, ça se peut pas que vous en sortez les mains vides ! Il insiste. Je comprends, il y va de l’honneur. J’accepte.

Il revient de nouveau en apportant un énorme gateau au fromage. Je m’empiffre. On bavarde. Deux tonneaux de chez sa grand-mère sont partis avec le courant. Son père les a cherchés en barque, sans succès. – Moi, je raffole pas de concombres – dit-il. - Et pourquoi ? – Ou sont les waters ? répond-t-il.

- Les waters – je répète bêtement. – Je m’excuse du vilain mot – il se frappe la poitrine - Mais il me faut des waters, absolument.

Et il s’en alla. Et il disparut.


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01 septembre 2006

Les juifs de Drohiczyn

Je recupère le retard.
A Drohiczyn, août. La conversation sur les Juifs avec Janina et son mari.

- On gardait les moutons, quant il est apparu. Petit, comme ramassé sur lui. Il nous a suivi chez nous. Papa l’a pris à part et lui a demandé doucement : - Tu es juif, non ? Et celui là de tomber à genoux et de se mettre à réciter des prières. Papa a insisté un peu et il a avoué la vérié. Il y avait un massacre, il s’est dégagé des cadavres. Le curé lui a donné le livre des prières, le chapelet et l’adresse d’une personne de confiance à Siemiatycze. Papa a fait ce qu’il a pu en lui donnant des habits et à manger pour la route.
Est-ce que le petit a survécu ?
Janina ne sais pas.
A l’état de choc, il a déjà une fois suivi les inconnus. Une autre fois il pouvait tomber moins bien.
Janina se souvient qu’on dénonçait les juifs. Une femme en panique est montée dans le grenier, a repoussé l’échelle. Les voisins ont appelé les Allemands.
Pour Janina les Polonais qui dénonçaient les Juifs sont des canailles. Elle a des larmes aux yeux en parlant du sort des disparus. Une sensibilité de surface ? Non.
Janina commmence sa journée par la messe du 7 heure du matin. Je l’ai surprise une fois à égrainer le chapelet. Sa foi est discrète et profonde. Elle est du côté des faibles par principe, comme les premiers chrétiens.
Mais l’aide a ses limites. C’est vrai que pendant le guerre Janina n’était qu’une enfant et que c’était son père qui décidait. Une fois il a donné à manger à un gosse en détresse. L’autre fois il a donné un draps pour qu’un voisin – proche voisin – puisse ensevelir sa femme tuée par un Allemand d’une balle dans la tête.
Est-ce que le voisin a survécu ?
Janina ne sais pas.
Donner un draps pour la sépulture... Une aide finale. Ne pouvait-on pas faire plus ? Est-ce que moi, j’aurais fait davantage ? J’aimerais croire que oui. Aurais-je le courage de risquer ma vie en cachant quelqu’un chez moi ? Dans mon grenier ? Dans ma cave ? Dans mon armoire ?

L’un - c’est s’abstenir d’aider par crainte pour sa vie. L’autre - c’est chercher à tirer des profits de l’extermination des juifs.

- C’est près de Korczewo que les Allemands ont parqué tous les Juifs. C’était comme un genre de camp – raconte Janina. – Ensuite ils ont tué les Juifs. Et ensuite les gens s’amenaient fouiner dans ce camp vide. Ils venaient avec des charettes et raflait tout ce qui pouvait leur servir – draps, édredons, casserolles...
- C’est à moi ! Je vais le raconter, moi ! – lui coupe la parole son mari.
Il se promène en gesticulant pour bien montrer comment les juifs eux-mêmes creusaient leur tombe. – Une fosse large... comme d’ici à la fenêtre. Les Allemands se tenaient derrière... trois pas derrière eux. Et ensuite ta-ta-ta, ils tombaient comme fauchés.
Le mari de Janina parle d’une voix surexcitée. Il n’omet aucun détail. Comme s’il se délectait de la tragédie. Comme si sa passion pour la chasse (il est chasseur chevronné ) en cachait une autre, plus ténébreuse.
- Ensuite ces gens venaient creuser dans cette fosse – raconte Janina. – Ils cherchaient de l’or et des bijoux.
En voyant mon regard, elle tente d’expliquer le comportement de „ces gens”.
- Chez nous le peuple est avide. Quand il y une incendie et on sauve les biens devant la maison, d’aucuns volent dans le tas – dit-elle.
Ainsi elle laisse entendre que les gens méchants ne le sont pas seulement evers les juifs mais envers tout le monde.

Janina m’a conduit au cimetière juif de Drohiczyn. On prend la rue Szmit qui descend vers la rivière, puis à gauche. On suit le chemin poussiereux pendant deux kilomètres avant d’emprunter un petit sentier.
L’endroit est impossible à trouver sans guide.
Lorsque tu t’apperçeveras, en évitant les branches, que tu butes contre les pierres tombales, ça y est, tu es arrivé. Les tombes sont envahies par la forêt.
- Les juifs ont tellement d’argent – dit Janina. – Pourquoi ne veulent-ils pas le mettre en ordre ?
Voilà le hic ! Ce sont les juifs qui sont responsables de l’état de ce cimetière.
Madame la directrice du centre culturel a proposé à la commune juive de s’en occuper.
La suite demain

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